Renouveau printanier
Chers amis,
Des températures clémentes ont amené, avec elles, les premiers jours (et les derniers) de notre printemps en Chine. Les Chinois du Nord disent parfois quau fond, il ny a que trois saisons au pays du Milieu : lété, lautomne et lhiver. En fait, le printemps est si court quil nexiste pratiquement pas. Il dure, selon nos amis dici, un peu plus de trois semaines au maximum. Ce sont néanmoins trois semaines de pur bonheur pour les ptits Québécois qui sennuient de la riche nature de leur coin de pays. Les bourgeons avaient à peine eu le temps de se pointer le bout du nez que déjà, la verdure recouvrait la grisaille de Tianjin. Même les marteaux piqueurs fracassant les rues du voisinage me semblent moins agressants Les arbres sont en fleurs partout, donnant des vrais airs de jardins fleuris à notre Fukang Huayuan (cela veut dire jardin de fleurs de la rue Fukang). Les cerisiers japonais, qui fleurissent à ce moment précis de lannée, sont tout simplement de toute beauté.
Cest en arrivant à lécole les yeux encore remplis du charme que donnent les arbres verts à ma randonnée quotidienne séparant lécole de lappart que je suis tombée sur ma chère professeur Meng. Éternel col mao, droite comme un lampadaire, elle me céda la place dans lascenseur. « Je vais prendre lescalier, cest bon pour la santé » me dit-elle. Bon ça y est, elle va me dire de boire de leau et de manger des fruits pour contrer les effets du rhume que je traîne depuis quelques jours, me dis-je. Elle tourne les talons (peut-être était-elle un soldat dans une autre vie) et séclipse dans la cage descaliers. Dieu que jaimerais mieux passer la journée dehors, soupirais-je.
Je ne me doutais pas que la leçon daujourdhui, agrémentée des confessions de cette chère Meng, allait bouleverser ma semaine et, nexagérons pas, tout le sens que prend mon séjour en Chine. La leçon de cette semaine porte sur les différences entre trois mamans chinoises, venant de trois générations différentes. La première est née avant le maoïsme et sa vie ne se résume quà une seule utilité : génitrice dun hériter mâle et pourvoyeuse de bons soins au dit héritier. La seconde fonde une famille au cur de la grande Révolution culturelle des années 60 et 70. Enfin, la dernière, est de ma génération. Elle élève sa fille dans ces années que les Chinois voient comme celles de linfluence de lOccident sur la Chine, transformant son enfant en petite impératrice gavée de sucreries et de luxes divers. Un texte donc qui se révèle fort intéressant et qui, cette semaine, contribue à mon enthousiasme à me rendre au cours.
Ayant déjà étudié la partie sur la mère traditionnelle lundi et mardi, nous consacrons la période daujourdhui à la femme chinoise révolutionnaire, celle qui donnait tout à la cause communiste et qui confiait ses enfants à la crèche, faute davoir du temps pour sen occuper. Soupçonnant que Mme Meng a elle aussi nagé en pleine Révolution, je lance timidement la question. « Est-ce que ce que vous avez vécu? » me risquais-je. Elle dépose son cahier, esquisse un sourire. « Malheureusement, moi, jai été envoyée à la campagne » avoue-t-elle dans une presque gêne. Notre curiosité piquée au vif, elle continue, prenant soin de fermer la porte. Heure des confidences tant attendues, jubilais-je.
Mlle Meng avait 17 ans quand la Révolution culturelle chinoise a éclaté en 1966. Elle étudiait alors à lUniversité Nankai. Elle se rappelle encore des premières journées. Les étudiants amenaient leurs professeurs à lextérieur, leur faisant porter divers bonnets couverts dinsultes (Mao avait dit à bas les intellectuels, les bourgeois et les capitalistes). Elle revoit encore le campus couvert détudiants chantant les louanges du Parti Communiste, éclaboussant de honte leurs enseignants quhier, ils respectaient. « Mais je nétais pas de ceux qui critiquaient publiquement, dit-elle. Ce fut vite mon tour ». Parce que fille dun médecin (profession considérée bourgeoise), la jeune Meng fut envoyée dans un village du nord-est de la Chine. Séparée de tous les membres de sa famille écartelée aux quatre coins de la campagne chinoise, elle apprend à, comme le dit-elle, à creuser des trous. Sa rééducation à la campagne dura 13 ans. 13 ans où elle ne fera que creuser des trous (elle la répété à plusieurs reprises tellement que jai pensé que cette femme là na plus jamais creusé de trous dans sa vie ), planter des légumes qui ne poussaient pas, affronter des paysans qui la haïssaient pour ses antécédents bourgeois, cacher des croûtes de pain dans son tablier pour arriver à tenir le coup. 13 ans plus tard, en 1979, elle revient à Tianjin. Elle a trente ans mais, comme elle le dit, en a lair de 40. « Ces années-là, la vie na pas été tendre avec moi » parvient-elle par nous avouer en serrant la mâchoire. Elle finit par se marier à un jeune professeur qui, comme elle, revient des champs. Touchée par la politique de lenfant unique, ils nauront quune fille qui a aujourdhui 29 ans. La fillette sera éduquée à la dure par cette femme qui, malgré tout, continuait de croire en la cause révolutionnaire. Aujourdhui, sa fille est en Belgique. Elle et son mari font du commerce import export (en français!) avec une compagnie belge. Il y a maintenant deux ans que professeure Meng na pas vu sa fille. Elle espère que celle-ci reviendra bientôt parce quelle a le devoir de prendre soin de ses vieux parents. En Chine, pas de pension de vieillesse. Cest à lenfant de soccuper de ses parents vieillissants.
Jai tourné la tête, regardé au dehors, mimaginant cette femme si frêle devoir répondre, sous les yeux de ses camarades de classe, à des accusations sans fondement. Et ça sest passé juste ici, en bas des marches, il y a à peine 30 ans. Après tout, me suis-je dit, quelle chance ai-je de côtoyer chaque jour des femmes et des hommes qui ont vécu ce que je lis dans les livres depuis plusieurs années. Il me suffit de tendre loreille et douvrir les yeux. À la pause, jai remercié ma professeure pour son témoignage et Janelle et moi nous sommes dits que cest de loin le cours le plus intéressant que nous ayons eu depuis notre arrivée en Chine.
Vive le printemps!
